TERVUREN — Le Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren s’est retrouvé cette année au cœur d’une controverse diplomatique et économique impliquant la Belgique, les États-Unis et la République démocratique du Congo. En cause : des rumeurs évoquant une prétendue visite du milliardaire Bill Gates au nom de la société américaine d’exploration minière KoBold Metals, spécialisée dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la prospection de ressources minérales.

« Je me demande d’où viennent ces étranges rumeurs concernant Bill Gates », confie Bart Ouvry, directeur général de l’AfricaMuseum, à Tervuren+. Plusieurs publications ont affirmé que M. Gates aurait visité le musée à peu près au même moment qu’il se rendait au Brussels Sewer Museum. Selon ces récits, le fondateur de Microsoft aurait proposé un important don financier en échange d’un accès à la numérisation des archives géologiques du musée consacrées à l’Afrique centrale.

Le musée a-t-il refusé cette offre ? Quand Bill Gates serait-il venu à Tervuren ? « Il n’a jamais visité le musée », répond Bart Ouvry. Il assure également qu’aucune proposition de numérisation n’a jamais été formulée par Bill Gates ou Microsoft.

Le musée a toutefois accueilli ce mois-ci un visiteur de premier plan : le ministre congolais des Mines, Louis Watum Kabamba, en compagnie de responsables belges et européens. « Il a pu constater sur place l’avancement du projet de numérisation des archives minières conservées aux Archives de l’État belge et à l’AfricaMuseum », a indiqué M. Ouvry sur les réseaux sociaux. « Cela permettra à la RDC d’approfondir considérablement sa connaissance du sous-sol et de renforcer l’expertise de ses scientifiques. »

Sous la surface, un siècle de richesse géologique

Les archives historiques conservées à Tervuren sont d’une ampleur exceptionnelle. Elles regroupent des centaines de milliers de documents, des cartes géologiques dessinées à la main ainsi que des échantillons de roches et de sols. « Au musée, cela représente un demi-kilomètre linéaire ; aux Archives de l’État, un autre demi-kilomètre. Cela représente des millions de documents », explique Bart Ouvry.

Constituées durant la période de domination coloniale belge au Congo entre 1885 et 1960, ces archives renferment des données détaillées sur la géologie et les ressources minérales de la République démocratique du Congo, mais aussi du Rwanda et du Burundi.

À l’heure où la demande mondiale en cuivre, cobalt, lithium et autres minerais critiques explose, ces archives constituent une source potentiellement précieuse pour les acteurs du secteur minier. Parmi eux figure KoBold Metals, société californienne soutenue par Breakthrough Energy Ventures de Bill Gates et dont les investisseurs comprennent également le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos.

L’entreprise a conclu l’an dernier un accord avec le gouvernement congolais afin de déployer une technologie combinant intelligence artificielle et expertise géologique pour accélérer l’identification de nouveaux gisements.

Les enjeux éthiques d’un héritage colonial

Cette affaire ravive également les débats sur l’héritage colonial belge en République démocratique du Congo. Des critiques soulignent qu’il aura fallu attendre soixante-cinq ans après l’indépendance pour que la numérisation des archives soit véritablement engagée.

Les autorités congolaises insistent de leur côté sur la nécessité de garantir aux géoscientifiques du pays un accès à des données fiables et de qualité, considéré comme un enjeu majeur de développement national.

L’AfricaMuseum demeure lui-même un symbole chargé d’histoire. Conçu à l’origine pour exposer les richesses spoliées sous le règne colonial de Léopold II, il a ouvert ses portes en 1897 sous le nom de Palais des Colonies et est resté associé à l’exposition de Congolais dans ce qui fut qualifié de « zoo humain ».

Afin d’éviter toute appropriation exclusive de ces données par des acteurs privés, le programme européen de 51 millions d’euros PanAfGeo+ contribue au financement de leur numérisation. Le chantier devrait s’étendre sur plusieurs années avant que les données géologiques ne soient pleinement accessibles aux chercheurs en Belgique comme en République démocratique du Congo.

FAQ : Le zoo humain de Tervuren

Qu’est-ce que le zoo humain de Tervuren ?
Plaque commémorative en hommage aux victimes du zoo humain de Tervuren en 1897, avec les étangs et le parc en arrière-plan. ©Tervuren+
Plaque commémorative en hommage aux victimes du zoo humain de Tervuren en 1897, avec les étangs et le parc en arrière-plan. ©Tervuren+
Le zoo humain de Tervuren s’inscrivait dans le cadre de l’Exposition internationale de Bruxelles de 1897. Le roi Léopold II avait ordonné la création d’une vaste « section coloniale » à Tervuren afin de promouvoir l’État indépendant du Congo. Dans le cadre de cet effort de propagande, 267 hommes, femmes et enfants congolais ont été transférés à Tervuren et exhibés dans des « villages » clôturés près des étangs. Sept d’entre eux sont morts durant l’exposition. Pourquoi des Congolais ont-ils été ainsi exhibés ?Cette exhibition visait à légitimer le colonialisme belge en présentant les Congolais comme « exotiques » et « primitifs ». Cela renforçait les hiérarchies racistes et encourageait le soutien de l’opinion publique au projet colonial extractiviste de Léopold II. L’exposition mêlait présentations ethnographiques, mise en scène de la vie quotidienne et propagande économique. Combien de personnes ont visité ce zoo humain ?L’exposition de 1897 a attiré des millions de visiteurs, tandis que les foires coloniales à travers l’Europe ont rassemblé plus d’un milliard de spectateurs entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle. Ces événements ont façonné la perception de l’Afrique par le public et ancré des stéréotypes qui influencent encore les sociétés européennes aujourd’hui.Le zoo humain de Tervuren était-il un cas unique ? Non. La Belgique a organisé des expositions similaires à Anvers (1885, 1894) et à Bruxelles (1958). L’édition de Tervuren est toutefois particulièrement marquante car elle était directement liée à l’État indépendant du Congo, l’un des régimes coloniaux les plus violents de l’histoire moderne.Comment cette histoire est-elle commémorée aujourd’hui ? L’AfricaMuseum de Tervuren a repensé ses expositions pour se confronter à la violence coloniale et au racisme. Des expositions récentes, dont Zoo humain. Au temps des exhibitions coloniales, s’appuient sur des archives, des photographies et des témoignages pour documenter la vie des Congolais exhibés en 1897.Pourquoi cette question est-elle importante aujourd’hui ? Le zoo humain reste au cœur des débats sur le racisme, la mémoire coloniale et la restitution des œuvres d’art pillées. La Belgique a entamé l’inventaire de 84 000 objets provenant du Congo, une étape vers la transparence et la reconnaissance des responsabilités.